Hesperian Health Guides

Introduction

par David Werner

Une dent saine est une partie vivante du corps. Elle est reliée au cœur et au cerveau par des ‘liens vitaux’, faits de sang et de nerfs. Séparer la dent du corps, ou même interrompre ces ‘liens vitaux’, signifie la mort de la dent. Et cela signifie également douleur et blessure du corps de la personne.

Regardons cela d’une autre manière. La santé des dents et des gencives a un rapport direct avec la santé globale d’une personne, de la même façon que le bien-être de chacun a un rapport direct avec la santé de la communauté toute entière.

C’est pourquoi la séparation traditionnellement faite entre les soins dentaires et les soins du corps n’est ni raisonnable ni salutaire. Les soins élémentaires des dents et des gencives — aussi bien préventifs que curatifs — devraient faire partie des connaissances de base de tout agent de santé. Peut-être que dans l'idéal, cet ouvrage-ci, Là où il n’y a pas de dentiste, devrait faire partie du livre Là où il n’y a pas de docteur. Considérez ce livre comme un volume d’accompagnement, à la fois de Là où il n’y a pas de docteur, mais aussi de Helping Health Workers Learn (Aider les soignants à apprendre).

Murray Dickson a pris le soin d’écrire ce livre de manière à ce que les lecteurs considèrent les soins dentaires comme une partie intégrante du développement et de la santé des communautés. Cette approche est celle dont nous disons qu’elle est ‘orientée vers les gens’.

Là où il n’y a pas de dentiste est un livre sur ce que les gens peuvent faire pour eux-mêmes et pour les autres afin de prendre soin de leurs gencives et leurs dents. Cet ouvrage est destiné à :

  • des agents de santé dans des villages ou des quartiers qui veulent en savoir plus sur les soins dentaires dans le cadre d’une approche communautaire de la santé publique ;
  • des enseignants, des mères, des pères, et toute personne voulant encourager la bonne pratique des soins dentaires chez leurs enfants et dans leur communauté ;
  • des dentistes et des techniciens dentaires qui cherchent des moyens de partager leurs savoir-faire afin d'aider les gens à devenir plus autonomes à moindre coût.

Tout comme c’est le cas avec le reste des soins de santé en général, il y a un besoin important de ‘déprofessionnaliser’ l’art dentaire afin de permettre à des gens ordinaires et aux agents de santé communautaires d’être plus qualifiés pour prévenir et soigner les problèmes de la bouche. Après tout, les soins donnés à temps rendent le travail du dentiste non nécessaire, et ces soins sont ceux que chaque personne donne à ses propres dents, ou ceux qu’une mère dispense pour protéger les dents de ses enfants.

Alors que les maladies dentaires décroissent dans les pays riches, elles augmentent dans la plupart des pays pauvres. Une raison à cela est que les gens mangent moins d’aliments traditionnels (non raffinés), et plus d’aliments vendus dans le commerce, pré-emballés, souvent adoucis avec du sucre raffiné. Et alors même que le besoin en soins dentaires s’accroît, il y a encore trop peu de dentistes dans les pays pauvres. La plupart d’entre eux travaillent dans les villes où ils s’occupent surtout de ceux qui peuvent se permettre leurs coûteux services.

Dans tous les pays, on trouve des gens qui n’ont pas les moyens de payer des soins dentaires dispensés par un professionnel. Même dans les pays riches, les gens qui n’ont pas d’assurance dentaire ne bénéficient souvent pas des soins dont ils ont besoin, ou s’endettent pour les obtenir.

Deux choses peuvent réduire d’une manière importante le coût de soins dentaires adéquats : une éducation populaire aux soins dentaires, et la formation d’agents de santé dentaire comme promoteurs de la santé dentaire. En outre, de nombreux techniciens dentaires communautaires peuvent être formés en 2 à 3 mois (plus une période d’apprentissage pratique), pour pouvoir soigner jusqu’à 90% des personnes qui ont des problèmes de douleurs ou d’infections.

La formation des dentistes comporte l’apprentissage de techniques compliquées telles que la chirurgie buccale, la dévitalisation, l’orthodontie (correction des anomalies dans la position des dents), et implique d’autres compétences complexes. Cependant, la plupart des dentistes font rarement autre chose que d’arracher, de fraiser, et de plomber les dents ; des compétences qui nécessitent une fraction de la formation qu’ils ont reçue. Les problèmes dentaires les plus simples et les plus fréquents devraient faire partie du travail des agents de santé dentaire de la communauté, qui sont en première ligne (les villages), avec l’aide secondaire des dentistes pour les problèmes plus difficiles.

Cela réduirait-il la qualité des services ? Pas nécessairement. Des études ont montré que les agents de santé dentaire peuvent souvent traiter les problèmes aussi bien, sinon mieux que les dentistes professionnels. À Boston (aux États-Unis), par exemple, une étude a montré que de nombreux traitements de base habituellement pratiqués par les dentistes sont aussi bien faits, voire mieux faits, par les techniciens dentaires communautaires ayant reçu une formation plus courte.

Heureusement, dans certains pays, les techniciens dentaires communautaires qualifiés sont parvenus à devenir les principaux acteurs des soins dentaires les plus nécessaires. En Inde, il y a encore des techniciens dentaires communautaires au coin des rues avec des roulettes mécaniques qui fraisent et plombent les dents à un prix remarquablement bas.

Au Honduras, les techniciens dentaires communautaires (qui apprennent beaucoup les uns auprès des autres, en commençant comme assistants) ont formé leur propre syndicat. Leur force politique a été testée récemment quand, dans la ville de Trujillo, un dentiste a essayé de faire fermer le cabinet de l’un d’entre eux. Celui-ci avait enlevé une racine infectée oubliée à tort par le dentiste. Il avait ensuite commenté la négligence du dentiste, et ce dernier en avait entendu parler. Le dentiste a envoyé un policier qui a fermé le cabinet du technicien, et lui a pris ses outils. Mais le syndicat des techniciens dentaires communautaires a porté le cas devant la cour de justice. Les techniciens dentaires ont plaidé leur droit à pratiquer les soins dentaires du fait qu’ils soient les seules personnes travaillant dans des communautés marginales où les prix des dentistes sont trop élevés. La cour de justice a tranché en leur faveur et ordonné au dentiste de rendre ses outils au technicien dentaire, et de le dédommager pour le tort causé.

Dans d’autres pays, les dentistes et les techniciens dentaires communautaires travaillent en harmonie. Au Guatemala, en Équateur, en Papouasie-Nouvelle-Guinée et au Mozambique, les techniciens dentaires sont maintenant reconnus par les ministères de la Santé. En Papouasie-Nouvelle-Guinée et en Équateur, des dentistes professionnels les supervisent et les forment à donner des soins dentaires aux écoliers. En Équateur, ils travaillent principalement en tant qu’assistants dentaires, apportant des services de très haute qualité à un plus grand nombre de gens, tout en réduisant le coût des soins. Les ‘thérapeutes dentaires’ en Papouasie-Nouvelle-Guinée sont formés à extraire, fraiser, et plomber les dents, mais aussi à travailler à la prévention des problèmes dentaires chez les écoliers.

Au Guatemala et au Mozambique, les dentistes de l’école dentaire ont formé des éducateurs à la santé villageois à devenir des agents de santé dentaire qui travaillent avec des personnes de tous les âges. Leur formation comprend l’éducation à la santé dentaire communautaire, le nettoyage, les extractions, le fraisage et le plombage des dents. Ces agents de la santé dentaire reçoivent les quelques instruments de base nécessaires pour dispenser ces soins.

Dans le projet Piaxtla au Mexique (au sein duquel la Fondation Hesperian et moi-même avons travaillé pendant de nombreuses années), des dentistes de passage dans les villages ont également contribué à former des ‘denticiens’ de village. À leur tour, ceux-ci enseignent maintenant les connaissances de base nécessaires aux agents de santé villageois à temps partiel. Ces ‘denticiens’, dont certains n’ont suivi que 3 à 6 années d’école primaire, exercent — et enseignent — dorénavant un plus large éventail de compétences dentaires que la moyenne des dentistes. Leurs activités incluent des campagnes de santé dentaire auprès des enfants des écoles, des spectacles de marionnettes montrant les soins dentaires à pratiquer soi-même à faible coût, le nettoyage des dents, les extractions, le fraisage et le plombage des dents, ainsi que la fabrication des prothèses dentaires (fausses dents). Plusieurs de ces agents de santé dentaire sont maintenant capable de dévitaliser une dent — un traitement spécial qui consiste à enlever le nerf central afin de sauver une dent infectée. L’un des ‘denticiens’ local, se souvenant de ce qu’il avait vu faire par un dentiste, a appris tout seul à dévitaliser une dent le jour où sa petite amie a eu une dent de devant infectée qu’il ne voulait pas arracher (il avait également appris à vérifier la dent de façon régulière suite à son intervention, afin de s’assurer que son traitement avait réussi).

Nous avons encore beaucoup à apprendre sur la santé dentaire. Dans ce domaine, les dentistes ont eux aussi à apprendre des choses auprès des populations locales, aussi bien que les gens ont à apprendre de choses auprès des dentistes.

Nous avons appris que les villageois qui ont peu d’éducation formelle sont souvent capables d’apprendre des techniques manuelles — telles que l’extraction des dents, la manipulation des marionnettes, ou bien la chirurgie — beaucoup plus rapidement que les étudiants universitaires (qui n’ont jamais appris à se servir de leurs mains si ce n’est pour tenir un crayon). Nous avons également observé que la meilleure façon d’apprendre l’art dentaire n’est pas l’apprentissage à l’école, mais la pratique, en assistant quelqu’un qui a plus d’expérience et qui est prêt à transmettre son savoir.

Là où il n’y a pas de dentiste se compose de deux parties. La première partie (chapitres 1 à 5) traite de l’enseignement et de l’apprentissage des soins préventifs. Elle commence par inviter l’agent de santé à s’examiner lui-même ainsi que sa famille. Montrer le bon exemple est la meilleure façon d’enseigner.

La seconde partie (chapitres 6 à 11) traite du diagnostic et de la manière de soigner les problèmes dentaires communs. Elle est destinée spécialement à ceux qui vivent dans des endroits où il est difficile de joindre ou de payer les services d’un dentiste. Un quartier pauvre dans une ville peut s’avérer être aussi éloigné et négligé qu’un village perdu dans la campagne. Cette deuxième partie est principalement destinée aux agents de santé qui aident les gens à s’organiser pour répondre eux-mêmes à leurs propres besoins.

Murray Dickson — un Canadien dont l’expérience en soins de santé primaires a été acquise dans le nord du Canada, au Nigeria, en Papouasie-Nouvelle-Guinée et au Mozambique — a écrit ce livre dans un langage simple et clair. Il a veillé à utiliser des mots populaires au lieu de mots scientifiques peu connus. Par exemple, au lieu de parler de “plaque dentaire”, l’auteur parle de la “couche de microbes sur les dents”. Un tel language très simplifié n’affaiblit en rien le message. Au contraire, ce message devient plus fort car tout le monde le comprend.

L’auteur affirme ainsi :

Je suis sûr que certains dentistes ne seront pas d’accord avec plusieurs parties de ce livre. Certains points de désaccord peuvent être minimes, comme le fait de ne pas utiliser une terminologie dentaire. D’autres idées, en particulier celle que des personnes non-spécialisées dans les problèmes dentaires peuvent être formées à pratiquer de nombreux types de traitements, pourront rendre certains dentistes très mécontents. Ce livre se veut une source de discussion et de débat. De cette façon, il incitera peut-être d’autres personnes à écrire le genre de manuel dont on a réellement besoin dans le pays.


Les populations locales doivent répondre aux besoins des populations locales. La santé des dents et des gencives, et la santé en général, ne s’améliorera que lorsque les gens prendront l’initiative de leurs propres soins. Le défi pour les dentistes et les autres professionnels de santé est d’encourager cette initiative.

— 1983